Avant de devenir un relais de chasse, le château de Fleury-Mérogis régnait sur la seigneurie de Fleury, qui relevait elle-même du château d’Yerres. Depuis sa fondation, au XIIe s.[1], jusqu’en 1602, le château demeure la propriété des Fleury. Le 25 août 1602, le dernier seigneur, très endetté, Jean de Villecardel, fils d’Anne de Fleury et Georges de Villecardel, maître d’hôtel de la maison du roi[2], cède le château à François Joly. Pour 5000 écus, celui-ci se rend seigneur de « la terre et seigneurie de Fleury-Mérogis assise en la châtellenie de Corbeil, consistant en hostel seigneurial non encores parfait, basse cour, étables, bergeries, granges couverts de chaulme, jardin, colombier à pied ruiné en partie, justice h-aulte, moyenne et basse, cens, rentes tant en deniers que grains et volailles »[3].
François Joly (1557-1635) est le cadet d’une ancienne famille de robe bourguignonne, ayant servi les ducs de Bourgogne puis le roi. Son père est titulaire de la lucrative charge de greffier du Parlement de Dijon mais c’est à Paris que François Joly décide de faire carrière. Il devient avocat au Grand Conseil puis maître des requêtes de Navarre. Cette province n’est pas encore intégrée au domaine royal - elle le sera en 1620 - et c’est Henri IV qui le nomme. Joly est en effet un proche du roi : il est probable qu’ils aient été coreligionnaires et compagnons d’armes[4]. La carrière de Joly se poursuit ; Richelieu le comptera parmi ses conseillers juridiques.
L’acquisition de terres doit conforter son ascension sociale. Joly possède plusieurs seigneuries, notamment par son mariage, mais c’est avec la terre de Fleury qu’il obtient des droits seigneuriaux et assoit sa position sociale[5]. Avec lui commence la longue lignée des Joly de Fleury, dont les charges seront toujours plus importantes, jusqu’à accéder au Parlement de Paris[6]. Mais à peine devenu avocat au Parlement, Joseph-Omer Joly de Fleury (1670-1704), petit-fils de François, décède, laissant une veuve, Louise Bérault, et de jeunes enfants, dont l’aîné ne peut reprendre la charge chèrement acquise. Louise Bérault (1675-1738) prend la situation en main. Elle confie temporairement à son beau-frère Guillaume-François (1675-1756) la charge du défunt, ainsi que le titre de seigneur de Fleury, dont il n’est que locataire. La branche aînée retrouvera donc château, terres et charge, et Guillaume-François aura eu le temps de s’illustrer dans sa brillante carrière de magistrat.
Si tout au long du XVIIe s. les Joly de Fleury se sont employés à augmenter le domaine et à le rationaliser[7], c’est à Louise Bérault que l’on doit, vers 1720, la transformation du château. Il semble qu’elle ait été la première à vouloir s’installer à Fleury-Mérogis ; jusque-là les Joly l’utilisaient comme résidence d’été. De nombreuses fêtes y sont organisées. Louise Bérault est néanmoins contrainte de « faire faire plusieurs grosses réparations et rétablissements pour en empêcher une plus grande quantité et même la ruine qu’il pouvoit arriver. »[8] Mais on ignore tout des travaux entrepris. On sait qu’à la même époque, en 1719, Louise Bérault lance la reconstruction de l’église du village, à ses frais[9].
Les Joly de Fleury continuent de marquer la magistrature ; Jean Omer, le fils de Louise Bérault, devient procureur général au Parlement de Paris. Il accroit le domaine en faisant l’acquisition de la seigneurie de Grigny. Son neveu, Omer Louis François Joly, Président du Parlement de Paris, hérite du château ; la baronnie de Fleury est pour lui érigée en comté. Dernier seigneur de Fleury, il se réfugie dans son château sous la Révolution, « entre deux planchers », selon les mots de l’instituteur en 1899[10]. A la fin du XVIIIe s., le plan d'intendance témoigne de l'importance du parc. Il est constitué de plusieurs jardins réguliers, d'imposants parterres et allées. Les dépendances sont nombreuses. Les Joly de Fleury conservent le château de Fleury-Mérogis jusqu’au milieu du XIXe s.
Le dernier Joly, Bon Gabriel Jean, le vend en 1853 à un notaire, Jacques François Napoléon Grandidier (1802-1870), père des deux explorateurs et scientifiques Ernest (1833-1912) et Alfred Grandidier (1836-1921). Cette famille est réputée avoir procédé à d’importantes modifications dans le château et le parc, devenus leur domaine de villégiature et de chasse. Ernest est maire de Fleury-Mérogis après son père. Dès 1813, la liste des maires du village se confond avec celle des propriétaires du château, parfois remplacés par leur régisseur. Après les Grandidier, le château est acheté en 1888 par l’industriel Edmond Bartissol (1841-1916). Ce fils de maçon qui a fait fortune (il est notamment le créateur d’un apéritif oublié mais fameux en son temps, le Bartissol), député (des Pyrénées orientales), a lui aussi besoin d’un château pour consolider son assise sociale. Il choisit une propriété proche de celle de son associé, Alexis Duparchy, installé cinq ans plus tôt au château de Savigny-sur-Orge. Comme ses prédécesseurs, il est maire de Fleury-Mérogis, de 1892 à sa mort en 1916. Il entreprend lui aussi d’importants travaux dans le domaine et les fait connaître, notamment par l’édition de cartes postales légendées ainsi :
« Le propriétaire, M. Bartissol, député, a augmenté et embelli le domaine de Fleury-Mérogis, dont les dépendances en terres comprennent plus de 450 hectares et où il s’est livré à des développements agricoles considérables »[11].
Bartissol transforme également le château et crée un escalier monumental qui occupe toute la partie centrale du bâtiment. Les derniers propriétaires sont Gustave Batiau, publiciste et financier, propriétaire avant 1923 et jusqu’en 1925, Eugène Aubry-Vitet, propriétaire de 1928 à 1930. La dernière est sa petite-fille, la marquise Aliette de Maillé (1896-1972), fille du comte de Rohan-Chabot, historienne de l'art et archéologue, fondatrice de l'association la Sauvegarde de l'art français. C'est elle qui fait don aux archives départementales de tout le fonds Joly de Fleury.
Le domaine entre dans une ère nouvelle au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Acheté par souscription nationale en 1947 par la Fédération nationale des déportés et internés, il accueille en post-cure les déportés avec pour mission de les ré-acclimater dignement et de favoriser leur réinsertion professionnelle, vocation qui perdure aujourd’hui. Le château est désormais l’un des bâtiments du vaste Etablissement et service de réadaptation professionnelle (ESRP) Jean Moulin.
[1] Monographie communale, vol. I-1, canton de Longjumeau, AD 91, 4T/4
[2] Archives nationales, registres de tutelles, 1584 - 1597, Y3879.
[3] AD 91, 59J/1.
[4] David Feutry, Les Joly de Fleury seigneurs de Fleury-Mérogis aux XVIIe et XVIIIe siècles, conférence aux Archives départementales de Chamarande, 7 avril 2012, publiée sur academia.edu, p. 8. Tout ce qui dans cette notice concerne les Joly doit tout au travail de David Feutry : Un magistrat entre service du roi et stratégies familiales : Guillaume-François Joly de Fleury, 1675-1756, Thèse de doctorat, Paris, École des chartes, 2011.
[5] Feutry, Les Joly de Fleury…, op. cit.
[6] Ibidem, p. 6.
[7] Jean Duma, Les Joly de Fleury à Fleury-Mérogis : 1602-1853, une seigneurie et ses transformations, Paris, 1975, mémoire de maîtrise, univ Paris I, 1971, p. 45-68.
[8] AD 91, 59J 2 et Feutry, Un magistrat…, op. cit. p. 253.
[9] Feutry, Les Joly…, op. cit., p. 13.
[10] Monographie communale, op. cit., p. 23.
[11] Carte postale, Le domaine de Fleury. Edition Seine-et-Oise artistique et pittoresque, collection Paul Allorge, AD 91, 2FI74/13.
Conservatrice au service Patrimoines et inventaire d'Ile-de-France