Le bois de Boulogne, domaine de chasse royal, contenait au XVIIIe s. plusieurs petites maisons de campagne où se donnaient déjà des fêtes. Celle que le comte d’Artois, second frère âgé de 18 ans du nouveau roi Louis XVI, décide d’acheter en 1775, se nomme Bagatelle. Cette petite maison, dont le nom daterait de l’époque de la maréchale d’Estrées (propriétaire de 1720 à 1745) était un logement, avec « cours et jardins », dépendant du château de Madrid, et dont l’existence est avérée depuis 1716[1].
Lorsque le comte d’Artois l’acquiert en 1775 des mains du prince de Chimay[2], son capitaine des gardes, Bagatelle a connu plusieurs propriétaires et de nombreuses fêtes. Le contrat de vente est signé le 1er novembre 1775 et les quittances s’échelonnent jusqu’en 1776[3]. Si la maison (et son site) a charmé le jeune frère du roi, elle est cependant en très mauvais état. Le comte d’Artois entreprend aussitôt quelques réparations, éphémères : une reconstruction se révèle indispensable. Elle est confiée à François-Joseph Belanger (1744-1818), qui vient d’acheter, en mars 1777, la charge de Premier architecte du comte d’Artois[4]. Il dessine rapidement de nouveaux plans, qui sont arrêtés le 1er septembre, pour un casino à l’italienne, dans la lignée du petit Trianon de Gabriel à Versailles (1762) ou du pavillon dessiné par Ledoux à Louveciennes pour Mme du Barry (1773).[5]
Le projet prend alors une tournure qui va marquer l’histoire de Bagatelle et lui valoir son surnom de folie d’Artois. Le comte et sa belle-sœur, la reine Marie-Antoinette, qui comme lui a le goût de la fête, parient sur une (re)construction de Bagatelle en cent jours. L'enjeu ? 100 000 F. Bagatelle coûtera plusieurs millions. Si la voix des contemporains n’est pas nécessairement la plus objective, elle témoigne de la réception réservée à cette coûteuse fantaisie. Le 22 octobre 1777, le mémorialiste Bachaumont écrit :
« Il y a dans le bois de Boulogne une espèce de vide-bouteille appelé Bagatelle, qui par divers arrangements se trouve aujourd’hui appartenir au comte d’Artois. Ce prince annonce un goût décidé pour la truelle et indépendamment des bâtiments de toute espèce qu’il a déjà entrepris, au nombre de quatre ou cinq, il a eu le désir d’étendre et d’embellir celui-ci, ou plutôt de le changer absolument et de le rendre digne de lui. »
Il est vrai qu’au même moment le comte d’Artois fait travailler Belanger à son château de Maisons, à ses écuries du Roule, à sa résidence de Sèvres…
Bachaumont continue, expliquant comment le prince compte financer la folie de Bagatelle :
« Il a pris une tournure fort ingénieuse pour se satisfaire aux frais de qui il appartiendrait. Il a parié cent mille francs avec la reine que ce palais de fée serait commencé et achevé durant le voyage de Fontainebleau, au point que d’y donner une fête à sa majesté au retour. Il y a huit cents ouvriers et l’architecte de son altesse royale espère bien la faire gagner. »[6]
A un mois d’intervalle, et alors que les travaux touchent à leur fin, l'ambassadeur Mercy-Argenteau écrit à l’impératrice Marie-Thérèse, le 19 novembre 1777 :
« Peu de jours avant le départ de Fontainebleau, M. le comte d’Artois imagina de faire raser une petite maison qu’il a dans le bois de Boulogne et que l’on nomme Bagatelle, et de faire rebâtir de fond en comble, arranger et meubler cette maison sur des plans nouveaux pour y donner une fête à la Reine quand la cour quittera Choisy pour rentrer à Versailles. Il parut d’abord absurde à tout le monde de vouloir tenter et achever une pareille entreprise en six ou sept semaines ; c’est cependant ce qui a été exécuté au moyen de neuf cents ouvriers de tout genre, qui ont été employés de jour et de nuit à ce travail. »[7]
La reine avait donné cent jours au comte d’Artois pour construire son pavillon. Le chantier, conduit par Belanger et Jean-François Chalgrin (1739-1811), nommé intendant des travaux[8], commence le 21 septembre et s’achève seulement 64 jours plus tard, le 24 novembre 1777. Comment sont-ils parvenus à réaliser un tel tour de force ? Tous les moyens ont été employés, y compris les moins avouables, que Mercy-Argenteau n’hésite pas à narrer à l’impératrice d'Autriche, dans la même lettre du 19 novembre 1777 :
« La circonstance la plus inouïe, c’est que les matériaux manquent, surtout en pierre de taille, en chaux et en plâtre et qu’on ne voulait pas perdre de temps à les chercher, M. le comte d’Artois donna l’ordre que des patrouilles du régiment des gardes suisses allassent à la découverte sur les grands chemins pour y saisir toutes les voitures qu’elles y rencontreraient chargées de pareils matériaux susdits. On payait sur le champ la valeur de ces matériaux : mais comme cette denrée se trouvait déjà vendue, il résultait de cette méthode une sorte de violence qui a révolté le public. »[9]
Mais le pari est gagné et la reine s’acquitte de sa dette.
Deux bâtiments sont construits, le pavillon et ses communs, ou aile des pages, beaucoup plus vastes que le pavillon lui-même. Cette aile des pages (détruite), « traitée en porte monumentale »[10], masquait le corps de logis qu'on ne pouvait qu’apercevoir par la porte centrale[11]. Dans la cour, elle présentait une façade concave flanquée de deux pavillons dont les motifs décoratifs faisaient écho à ceux du logis en vis-à-vis[12]. Celui-ci était comme aujourd'hui disposé sur une terrasse qui lui formait un piédestal. La façade, transformée par la suite, était composée d’un rez-de-chaussée et d’un étage bas. Le corps central, marqué par un léger ressaut, était couvert en pavillon, sommé d'une petite terrasse à balustres et orné d'une frise en bas-relief, due au sculpteur ornemaniste Nicolas-François Lhuillier (1736-1793). Côté jardin, la façade ouvrait sur une rotonde percée de trois portes-fenêtres cintrées, surmontée d’un petit dôme au fût décoré de bas-reliefs. L'épure ornementale qui avait présidé à l'extérieur ne devait pas durer, mettant à mal l’originalité de la création de Belanger qui privilégiait, dans une grande sobriété de moyens, la ligne à peine rehaussée par quelques ornements, dont on trouve l’écho à l’intérieur, plus richement.
Les décors intérieurs ont nécessité encore plusieurs années de travaux. Bagatelle reste « jusqu’à la Révolution, un chantier permanent » qui ne coûtera pas moins de 14 millions[13]. Sous la conduite de Belanger, les ornements sculptés sont confiés à Lhuillier qui, lui-même, sous-traite. Le grand salon est couvert de peintures ornementales, dues à Jean-Marie Dussaux (1735-1801) et Jean-Démosthène Dugourc (1749-1825), beau-frère de Belanger. Six panneaux peints sont commandés à Hubert Robert (1733-1808), peintre du roi, pour le petit boudoir, tandis que le boudoir d’en face est confié à Antoine François Callet (1741-1823), portraitiste officiel de Louis XVI. Ces décors sont aujourd’hui dispersés. Nau et Bailly se chargent des tentures, abondantes, notamment dans la chambre du comte d’Artois qui reçoit un décor de tente militaire, entièrement drapée et ornée de fers de lances et boulets de canon en guise de chenets. Le fondateur de la maison Jacob, Georges Jacob (1739-1814), fournit une partie du mobilier, et Pierre Gouthière (1732-1813) les bronzes ornementaux[14]. Les miroirs règnent en abondance, créant des jeux d’illusion tout en reflétant à l’intérieur la végétation extérieure, objet de tous les soins des concepteurs.
Les jardins vont nécessiter davantage de temps pour leur achèvement. Belanger fait venir en novembre 1778 le jardinier écossais Thomas Blaikie (1751-1838)[15], rencontré en Grande-Bretagne et nommé inspecteur des jardins du comte d’Artois. La relation entre les deux hommes n’est pas exempte de rivalité mais ils apprécient leur travail commun et Blaikie peut imprimer à Bagatelle un tournant novateur en y créant un parc à l’anglaise, que Belanger ponctue de fabriques. Bagatelle n’est pas le premier jardin anglais outre-Manche, celui du château d’Aunoy, à Champeaux, en ayant connu un avant 1769[16] mais, assurément, c’est avec Blaikie et Bagatelle que la mode se diffuse. Blaikie est satisfait de la confiance que lui accorde Belanger : « Mr Belanger qui est allé en Angleterre a mieux compris que les autres »[17].
A la Révolution, le château étant construit sur des terrains domaniaux, l’Assemblée nationale s’en empare immédiatement. Des volontaires y sont logés, plusieurs concessionnaires gèrent le domaine, désormais dédié aux loisirs populaires. Le domaine est finalement vendu en 1796 à Lhéritier, traiteur, qui, avec ses associés, installe un restaurant dans le pavillon, jusqu’en 1806. Napoléon, à son tour, s’intéresse à Bagatelle, qu’il voit pendant ses chasses au daim dans le bois de Boulogne. Il le fait acheter et inscrire sur la liste civile en juin 1806[18]. D’importants travaux sont conduits par Percier et Fontaine sur le désormais nommé pavillon de Hollande. La distribution est conservée mais la destination des pièces est modifiée, notamment pour bénéficier d’une salle à manger personnelle et d’une autre pour ses officiers, avec qui l’empereur chasse. Il apprécie tant Bagatelle qu’il s’y rend une dernière fois pendant les Cent-jours.
Mais à la Restauration le comte d’Artois récupère son cher Bagatelle, qu’il offre à son fils, le duc de Berry. Belanger[19], à nouveau, est chargé de revoir l’ameublement et la maison Jacob Desmalter, héritière de Georges Jacob, fournit un nouveau mobilier. Un jour par semaine, le parc de Bagatelle est ouvert au public. Mais le duc est assassiné dans la nuit du 13 au 14 février 1820 et le parc est désormais inaccessible.
Contrairement à ses prédécesseurs, Louis Philippe n’a pas l’usage de Bagatelle et il le vend en 1835 à un Anglais, collectionneur d’art passionné, lord Richard Seymour Conway, 4e marquis de Hertford (1800-1870) pour 313 000 F[20]. Il y fait faire à son tour d’importants travaux. Le jardin de Blaikie commence à être transformé ; le parc est agrandi par l’acquisition de terres boisées dans les années 1850, qui doublent le domaine. Lord Hertford fait construire l’orangerie, de nouvelles écuries pour trente chevaux. C’est lui également qui, dans les années 1860, demande à l’architecte Léon de Sanges (1819-1879)[21] d’élever l’étage d’attique du pavillon permettant de remplacer les petites lucarnes par de véritables fenêtres. Les jardins sont confiés à Louis Sulpice Varé (1803-1883), qui travaille alors déjà pour Napoléon III à l’aménagement du bois de Boulogne. A Bagatelle, le paysagiste s’emploie à réduire l’humidité qui nuisait tant au château et à ses décors : la rivière est en grande partie comblée et le système des eaux circonscrit[22]. Varé crée aussi de nouveaux tracés sinueux, des grottes et des cascades, et installe un manège impérial destiné au souverain, à l’impératrice et à sa suite.
Richard Wallace (1818-1890), fils naturel du marquis de Hertford, hérite de Bagatelle à son décès, en 1870. Ce grand philanthrope et collectionneur, à la tête d’une immense fortune, fait transporter les collections de Bagatelle en Angleterre, migration déjà entamée par lord Hertford, inquiet des troubles de la révolution de 1848[23]. De nouvelles transformations sont commandées à Léon de Sanges. En 1871, il fait édifier le pavillon de style rocaille à l’entrée d’honneur du parc. L’année suivante le bâtiment des pages est démoli afin d’agrandir la cour d’honneur et libérer la vue. Deux petits pavillons le remplacent et deux imposantes terrasses encadrent la cour ; l’une est aménagée pour accueillir de vastes cuisines et les chambres des domestiques, tandis que sur l’autre il fait construire le Trianon, achevé en 1873. Ce bâtiment, inspiré de son modèle versaillais, ne comprend qu’un niveau, sommé d’une balustrade en attique. Son corps central est percé d’une petite colonnade. Une verrière zénithale éclaire le billard qui l’occupait.
Ainsi, en quelques années, la physionomie du pavillon et la composition d’ensemble qu’il formait avec l’aile des pages, se trouve bouleversée.
La veuve de Richard Wallace hérite de Bagatelle, qu’elle transmet à son secrétaire sir Henri Murray Scott qui, après quelques péripéties et menaces d’expropriation visant à intégrer le domaine au bois de Boulogne, vend Bagatelle à la Ville de Paris le 11 juillet 1904 pour 6,5 millions de francs. Depuis le domaine est ouvert au public. Le pavillon lui-même est géré par la Fondation Mansart qui a entrepris une vaste campagne de travaux débutée en 2021 en vue de l’ouvrir au public dans un nouveau parcours de visite.
[1] Jean-Pierre Jouve, « La maison avant le comte d’Artois », Bagatelle dans ses jardins, Paris, Action artistique de la Ville de Paris, 1997, p. 34.
[2] Charles Alexandre Marc Marcelin de Hénin-Liétard d'Alsace (1744–1794), prince de Hénin et comte de Beaumont ; il est le gendre du marquis et de la marquise de Monconseil, propriétaires de Bagatelle de 1748 à 1770.
[3] Annie Jacques et Jean-Pierre Mouilleseaux, « La folie d’Artois », La Folie d’Artois à Bagatelle, Paris, Antiquaires à Paris, 1988, p. 30.
[4] Janine Barrier, « Les voyages outre-Manche de François-Joseph Bélanger », Histoire de l’Art, 1990, n°12.
[5] Martine Constans, « Le château du comte d’Artois », », La Folie d’Artois à Bagatelle, op. cit., p. 53.
[6] Louis Petit de Bachaumont, Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République des Lettres en France, depuis MDCCLXII, ou Journal d'un observateur, Londres, chez John Adamson, 1783-1789, tome 10, p. 259.
[7] Archives impériales d’Autriche, Vienne, pièce 55, cités par Duchesne, op. cit., p. 120-121.
[8] AN R/1/379, cité par Duchesne, p. 121. Comme Bélanger, il a acheté sa charge et fait partie de la maison du comte.
[9] Florimond de Mercy-Argenteau (1727-1794), ambassadeur d’Autriche en France de 1766 à 1789, rapporte à la cour d’Autriche tous les faits et gestes de Marie-Antoinette. Archives impériales d’Autriche, à Vienne, pièce n°55. In Henri-Gaston Duchesne, Le Château de Bagatelle (1715-1908). D'après les documents inédits des Archives nationales, des Archives de la Seine, et des mémoires manuscrits ou imprimés, Paris, J. Schemit, 1909, p. 121.
[10] Constans, op. cit., p. 54.
[11] Comme on peut le voir sur la gravure publiée par Krafft (Recueil d'architecture civile, Paris, Bance Aîné, 1812-1829, pl. 117) ou l’aquarelle de Courvoisier, 1815-1820, conservée à Carnavalet.
[12] Emil Kauffmann, cité par Jacques et Mouilleseaux, op. cit., p. 33.
[13] Claude Arnaud, « Le comte d’Artois et sa coterie », La Folie d’Artois…, op. cit, p. 24.
[14] Jean-Jacques Gautier « Décor et ameublement de Bagatelle », La Folie d’Artois…, op. cit, p. 134. Des projets pour la chambre du comte sont conservés à la BnF.
[15] Monique Mosser, « Histoire d’un jardin », La Folie d’Artois, op. cit., p. 57.
[16] Jacques Moulin, « Le château d'Aunoy et l'apparition en France du jardin à l'anglaise », Bulletin Monumental, tome 149, n°2, année 1991, pp. 201-224 et inventaire-patrimoine.fr : IA77001102.
[17] Thomas Blaikie, Diary of a Scotch Gardener, Londres, F. Birrell, 1931, p. 132, cité par Barrier, op. cit., p. 40
[18] Denise Ledoux-Lebard, « L’Empire et la Restauration », Bagatelle dans ses jardins, op. cit., p. 98.
[19] Ibidem, p. 102.
[20] Ibidem, p. 107 et Duchesne, op. cit., p. 194.
[21] Alice Thomine, « La période anglaise », Bagatelle dans ses jardins, op. cit., p. 118.
[22] Robert Hénard, La grande revue, 10 mai 1907, p. 459.
[23] Thomine, op. cit., p. 114.
Conservatrice au service Patrimoines et inventaire d'Ile-de-France