De l’ancien bourg, groupé autour de l’église, il ne reste presque rien, la ville ayant été incendiée par les Prussiens en 1871. Seules une poignée de maisons ont été épargnées par les flammes, dont quelques-unes se situent dans le parc de Montretout, un des premiers lotissements clos de France. En revanche, la forme en lanière des parcelles des quartiers Pasteur-Magenta et Montretout trahit encore la destination agricole des terres qui environnaient le centre-ville. Ainsi la quasi-totalité de l’habitat de la ville date de la reconstruction du dernier quart du XIXe siècle, et plus encore de la densification du tissu urbain tout au long du XXe siècle.
La ville de Saint-Cloud se caractérise par son découpage en quartiers, ayant chacun une identité propre, qui s’incarne entre autres dans les typologies architecturales qu’on peut y observer. Ainsi, le quartier des Coteaux, aménagé par une société foncière à la charnière des XIXe et XXe siècles, se distingue par l’importante présence de villas, installées sur les hauteurs et bénéficiant d’une vue privilégiée sur la Seine, le Bois de Boulogne et la capitale. L’identité visuelle du quartier du Val d’Or est, quant à elle, marquée par les grands ensembles. Par ailleurs, l’habitat de Saint-Cloud est aussi constitué de maisons de ville, de pavillons, en nombre important dans les quartiers Pasteur-Magenta et Montretout, et d’immeubles de rapport, de taille variable, implantés sur l’ensemble territoire communale.
Les villas de Saint-Cloud
Destination de plaisance des Parisiens depuis le XVIe siècle, Saint-Cloud se distingue par le grand nombre de villas présentes sur son territoire. Le développement du chemin de fer au XIXe siècle fait de la ville un territoire extrêmement bien desservi depuis Paris et qui par conséquent attire la bourgeoisie de la capitale. Celle-ci vient d’autant plus volontiers à Saint-Cloud qu’à partir de 1901, un hippodrome voit le jour dans le quartier de la Fouilleuse, et que la même année, l’Aéroclub de France installe un parc d’aérostation au quartier des Coteaux.
Si quelques-unes remontent au dernier quart du XIXe siècle, la plupart d’entre elles ont été construites dans le premier quart du XXe siècle. La majorité de ces villas est située sur les hauteurs du quartier des Coteaux. A partir de 1884, la Société anonyme foncière des Coteaux du Bois de Boulogne et de Longchamps acquiert les terrains agricoles situés entre la voie de chemin de fer de la ligne Paris – Versailles Rive Droite et celle des Moulineaux dans le but d’en faire un lotissement. Après avoir dessiné le tracé rayonnant du nouveau quartier à la fin des années 1890, les terrains sont allotis et vendus dans les premières années du XXe siècle à des particuliers désireux de faire construire une maison de villégiature sur un site bénéficiant d’une vue privilégiée sur Paris. Quelques villas d’importance sont également implantées dans d’autres quartiers de la ville, notamment dans les quartiers de Montretout ou Pasteur-Magenta.
Nombre de ces villas ont été publiées dans les revues d’architecture contemporaines de leur construction, ce qui permet de disposer d’informations précieuses. Leur lecture permet en effet de comprendre quelle était la destination de ces maisons. Pour la plupart d’entre elles, il s’agit d’habitations d’été ou de week-end de familles aisées de Paris. Le vocabulaire employé laisse peu de doute sur leur usage. Le terme « villa », est le plus employé pour décrire ces demeures. Bien qu’ambivalent, il les rattache directement à l’architecture de villégiature. On trouve aussi des « cottages » ou des « habitations d’été », qui relèvent plus manifestement encore de cette typologie.
Ces villas sont typiques de l’architecture de villégiature. Elles tirent parti de la topographie particulière de Saint-Cloud, qui présente un coteau en bord de fleuve devant lequel s’étend la plaine de Paris. Cette quête d’une belle vue, caractéristique de l’habitat de villégiature[1], trouve à Saint-Cloud un aboutissement original puisque le site offre l’avantage d’une perspective ouvrant non sur la campagne, mais sur la capitale. Celle-ci reste néanmoins lointaine et la vue demeure pittoresque, les premiers plans étant occupés par la Seine et le Bois de Boulogne. La plupart de ces demeures sont ainsi implantées au sommet ou dans la pente de ce coteau pour bénéficier de ce panorama exceptionnel. Ainsi en va-t-il de la villa construite au n°7 de l’avenue Pozzo di Borgo en 1919 et 1920 par Georges Benezech et offerte par le banquier Jacques Stern à sa fille Alice. Construite au-dessus du centre-ville de Saint-Cloud, sur l’ancien domaine du château de Montretout, cette maison est dotée d’un jardin suspendu qui offrait à ses propriétaires une vue imprenable sur les alentours.
Les villas de Saint-Cloud sont comparables par leur importance aux maisons de villégiature de la proche banlieue de Paris. En effet, les terrains sur lesquels elles ont été construites sont de taille limitée, soit en raison de l’ancien usage agricole des parcelles, comme c’est le cas sur le plateau de Montretout ou dans le quartier Pasteur-Magenta, soit parce qu’ils font partie d’une opération de lotissement, comme celle du Parc de Montretout ou du quartier des Coteaux, ou encore comme l’ancien domaine du château de Montretout. Ainsi l’examen du plan d’allotissement de la société des Coteaux datant de 1899[2] montre que les parcelles mises en vente sont de taille relativement modeste : seules 16 parcelles sur 469 excèdent les 1000 m². Si cela ne doit pas faire oublier que certains propriétaires ont pu acquérir plusieurs terrains, cela illustre les limites spatiales qui s’imposent aux villas des Coteaux. En dépit de ces contraintes, ces demeures ne recherchent pas particulièrement l’économie d’espace, mais privilégient le confort de l’isolement. Elles ne sont jamais alignées sur la rue, ni mitoyennes d’une autre maison ; au contraire, elles sont implantées légèrement en retrait de la chaussée et à distance des limites de parcelles, de manière à ménager des espaces de circulation autour des villas et à laisser le principal du terrain au jardin.
Les villas adoptent généralement un plan massé irrégulier, agrémenté d’avant-corps et de saillies. Elles s’élèvent le plus souvent sur un étage de soubassement, rachetant la déclivité du terrain où elles sont couramment construites, un rez-de-chaussée surélevé, un étage carré et un étage de comble. Elles présentent très régulièrement des murs-pignons couverts la plupart du temps par une demi-croupe, ce qui donne plus d’ampleur à leur élévation. Les murs sont percés de nombreuses ouvertures, permettant une bonne exposition à la lumière, mais surtout de bénéficier de la vue privilégiée qu’offre le site. Elles sont parfois pourvues de belvédères, de terrasses ou de loggia, qui permettent de profiter de la vue panoramique[RG1] et qui sont également caractéristiques de l’architecture de villégiature. Ainsi, l’architecte L. Garnier installe une vaste loggia au dernier étage de la villa des Fontenottes, sise au 32 avenue Alfred Belmontet, « pour profiter du spectacle grandiose qu’offre la Ville lorsque s’allument les feux du soir »[3].
Si elles s’apparentes toutes à des demeures de villégiature, les villas de Saint-Cloud peuvent être distinguées en plusieurs types. Le premier est celui de la villa francilienne en meulière. Ces maisons de villégiature sont principalement construites en moellons de cette pierre siliceuse caractéristique de la région parisienne, mais elles intègrent généralement des éléments en brique, parfois importants. Ainsi sur la villa située au n°32 de l’avenue Clodoald, le corps principal est en meulière et la logette surplombant le seuil est en brique. En cela, les villas de Saint-Cloud s’inscrivent dans un corpus beaucoup plus vaste de maisons bourgeoises de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, comme celles édifiées par Léon Bachelin dans le quartier de Montreuil à Versailles avant la Grande Guerre. Le second type de villa puise ses références un peu plus loin, du côté de la Normandie et parfois même de l’Angleterre. On observe à Saint-Cloud une affection particulière pour les maisons à pan-de-bois (ou pan-de-bois simulé), ce qui concoure avec leur toiture en tuile et d’autres éléments de décor comme les épis de faîtage émaillés, à leur donner un style régionaliste qualifié de néo-normand. Ainsi, la ferme pittoresque dite du « Mesnil-au-Val », construite par le docteur Debat par Henri Jaquelin, architecte normand, semble inspirée directement de l’architecture du pays d’Auge. La villa dite « Mansion Clodoald » emprunte quant à elle son vocabulaire architectural et ornemental aux grandes demeures construites à la même époque sur la Côte Fleurie. Arborant des pans-de-bois hourdés de ciment enduit de blanc et d’autres hourdés de brique, présentant sur certains murs un appareillage mixte en damier, ainsi qu’une toiture de tuiles plates hérissée d’épis de faîtages tantôt figuratifs, tantôt ornementaux, cette maison est l’exemple le plus abouti d’architecture néo-normande du coteau clodoaldien. Ces deux types de villas témoignent d’une recherche du pittoresque par leur caractère régionaliste, en mettant en avant soit le caractère local de leur architecture, soit la référence anglo-normande. D’autres villas s’inscrivent de leur côté dans la lignée des hôtels particuliers du XIXe siècle. En pierre recouverte d’enduit blanc, elles reprennent à leur compte les codes de l’architecture classique, notamment dans leur ornementation (balustrade, corniche, pilastres canelés, guirlande de fleurs, etc.) et dans leur toiture en ardoise. Les occurrences de ce dernier type sont minoritaires à Saint-Cloud, mais se retrouvent par exemple au 46 bis avenue Alfred Belmontet, ou encore avenue de la Pommeraie, aux numéros 2 et 8.
Cultivant l’originalité, les villas des Coteaux se distinguent par la variation de leurs baie. Il est ainsi courant de trouver sur un même édifice des fenêtres cintrées, d’autres couvertes d’un linteau, d’autres d’arcs segmentaires, d’autres encore inscrites dans un arc outrepassé. La plupart du temps, les arcs sont rythmés par une clé et des sommiers saillants en ciment. À la fois structurels et ornementaux, de nombreux aisseliers charpentés soutiennent régulièrement les débords de toiture parfois importants des villas clodoaldiennes, comme sur la villa située au n°2 de l’avenue Duval-Le Camus. Les garde-corps sont soit charpentés, formant des motifs géométriques qui rappelle l’architecture de villégiature de la côte normande, soit en fer forgé, ornés de motifs végétaux.
L’étude de la distribution, à travers l’examen des revues d’architecture et des plans de permis de construire, permet de confirmer la dévolution de ces demeures à la villégiature. En effet, elle révèle la recherche de délassement, de confort et de quiétude des Parisiens, caractéristique de ce type d’architecture. Ainsi ces documents insistent-ils sur l’importance accordée aux pièce d’agrément, toujours disposés en fonction de la vue. À côtés des indispensables salons et salles à manger, on relève la présence de fumoirs ou de loggias. Les villas sont généralement dotées de tout le confort moderne de l’époque : chauffage central, salles de bain, etc. Une bonne part d’entre elles comptent aussi une chambre de domestique, indice s’il en fallait de la situation sociale des propriétaires. D’une manière plus générale, toutes ces habitations optent pour une distribution rationnelle et portent un soin particulier au confort et à la salubrité, notamment en favorisant la circulation de la lumière et de l’air.
Les villas clodoaldiennes faisaient également la part belle au jardin, indissociable de la notion de villégiature, et en particulier à ses aménagements. De nombreuses villas sont ainsi dotées d’une terrasse, permettant de dîner dehors l’été, parfois assorties de pergolas. Plus rarement, on rencontre des gloriettes ou d’autres fabriques de jardins. La villa des Fontenottes possédait quant à elle une rivière de rocaille, qui a disparu depuis. On a même trouvé une piscine, dans le jardin de la villa sise au 28 avenue Alfred Belmontet, datant vraisemblablement du début du XXe siècle, ce qui est rare.
Si de nombreux architectes ont œuvré à la construction de ces villas, certains noms reviennent à plusieurs reprises comme celui de Lucien Larlat, architecte à Garches, qui a été le maître d’œuvre de quelques-unes de ces demeures, tant dans le lotissement des Coteaux, que dans d’autres quartiers. C’est ainsi à lui qu’on doit, entre autres, les villas sises 32 avenue Clodoald et 14 avenue Duval-Le Camus qui se font face au quartier des Coteaux, ainsi que la maison du 51 rue Sevin-Vincent dans le quartier Pasteur-Magenta.
Destinées à la délectation de leurs propriétaires, les villas clodoaldiennes témoignent d’attention particulière portée à leur décor. Les murs sont animés d’éléments de modénature en briques claire ou rouge, jouant souvent sur cette bichromie pour créer un effet ornemental. Il est ainsi courant de trouver des bandeaux, des linteaux, des appuis de fenêtre et des arcs de briques contrastant avec la meulière des façades. Ces demeures présentent également un important décor de céramique, et en particulier en terre cuite émaillée, que ce soit sous la forme de cabochons ou de rosettes incrustés dans les façades, d’épis de faîtage couronnant les toits ou encore de briques émaillées rehaussant les lignes de construction ou soulignant les arcs couvrant les baies. Il n’est pas rare non plus de rencontrer des décors de mosaïque ou de grès cérame, comme sur la villa du 5 avenue Clodoald au décor de feuilles de marronnier, voire de ciment gravé, sur les villas de Saint-Cloud, en particulier sur les dessus de fenêtre, comme on peut l’observer sur les tympans de la maison située 52 rue Henri Regnault.
Il est particulièrement intéressant de noter que ces codes tant architecturaux qu’ornementaux, qui caractérisent l’habitat de villégiature, s’observent également sur des édifices à usage d’habitation principale. Il s’agit généralement de maison de moindre envergure, des maisons de ville ou bien des pavillons, mais aussi de certaines vastes demeures, comme la villa Capellinha (disparue) qui, en dépit de son nom, était conçue comme une maison principale. Concernant les pavillons et maisons du quartier de Montretout et de Pasteur-Magenta, l’adoption du vocabulaire ornemental de la villégiature illustre sans doute une nouvelle conception de l’habitat, y compris modeste, au début du XXe siècle et la volonté des propriétaires de donner un aspect pittoresque à leur maison[4]. Cela peut aussi s’expliquer par le fait que ces maisons ont pu être construites par les mêmes architectes que les villas des Coteaux : comme on l’a vu, l’architecte de la maison d’habitation du 51 rue Sevin-Vincent, Lucien Larlat a aussi construit des villas.
Enfin, Saint-Cloud comptait également quelques grandes villas, plus proches par leur ampleur et par l’étendue de leur domaine de la maison de campagne, comme la villa Brunet qui accueille depuis 1988 le musée des Avelines, la villa des Tourneroches ou comme l’ancienne propriété dite « le Cottage » sise à l’emplacement actuelle de la résidence du « Parc de la Bérengère ». Ces demeures étaient assorties d’un parc qui a été amputé ou dénaturé au fil du temps, voire qui a complètement disparu. Ces grandes demeures ont en commun d’avoir été construites pour de riches industriels Daniel-Alfred Brunet pour la villa Brunet et le docteur François Debat pour la villa des Tourneroches. Par ailleurs, ces deux villas ont été édifiées plus tardivement, dans les années 1930.
[1] BUSSIERE Roselyne et METAIS Marianne, Châteaux, villas et folies. Villégiature en Île-de-France, Lieux-Dits, Lyon, p. 21.
[2] Archives municipales de Saint-Cloud, 1O 51, Plan des terrains de la Société anonyme foncière des Coteaux du Bois de Boulogne et de Longchamp, 1899.
[3] « Villa aux Coteaux de Saint-Cloud », in L’Architecture usuelle, n°178, octobre 1923, Emile Thezard éditeur : Dourdan, p.272.
[4] « Maison d’habitation à Saint-Cloud » in L’Architecture usuelle, n°60, décembre 1907, Emile Thézard éditeur : Dourdan, p.89-90.
Conservateur du patrimoine