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Architectures de brique en Ile-de-France

Dossier IA00141305 réalisé en 2010

Hors de toute tradition locale, l’industrialisation de la briqueterie au XIXe siècle en Ile-de-France permet l’invention d’une architecture régionale inédite, circonscrite à la proche banlieue.

L’urbanisation de la petite couronne dépendit largement d’un recours systématique à un matériau économique produit massivement et à proximité – la brique - et de l’industrialisation parallèle du secteur du bâtiment. L’évolution technique et la mutation matérielle de ces nouveaux produits céramiques au XIXe siècle auront des effets décisifs sur l’évolution des programmes et sur les formes architecturales qui en résulteront.

L’étude s’attache donc à l’examen des multiples produits briquetiers, à travers des formes et des emplois qui relèvent autant du savoir-faire de l’ingénieur et du technicien que de l’art de l’architecte. Si de tels emplois s’avèrent d’abord volontiers associés à l’architecture usinière et au logement populaire, en réalité, rares sont les domaines où la brique ne trouva sa place ; les équipements publics – mairies, écoles, dispensaires, bains-douches,… - s’en empareront vite, comme les équipements de sport, les ouvrages d’art ou les lieux de culte.

Alors que les architectes en quête de légitimité, vont d’abord inscrire leurs œuvres dans une démarche référentielle – historiciste, régionaliste, pittoresque,… - les artisans de l’Art Nouveau et les tenants du mouvement moderne ancrent l’architecture de brique dans une modernité urbaine et monumentale où la matière céramique le dispute en texture à la rugosité du béton. La fin du XXe siècle qui retrouve le goût d’une architecture colorée et adopte la préfabrication, redonne à la construction céramique un élan nouveau.

Contexte de l'étude

Cette étude technique et thématique, réalisée de 2010 à 2014 par Antoine Le Bas, doit être appréhendée comme une opération de restitution et de valorisation des centaines de dossiers résultant des enquêtes menées par le Service régional de l’Inventaire du patrimoine culturel au cours des années 1980-1990 dans les départements des Hauts-de-Seine et du Val-de-Marne. Cette documentation s’est aussi enrichie des multiples recherches menées à des titres divers dans le département de Seine-Saint-Denis à partir des années 2000.

Jean-Bernard Vialles, photographe du service, a reçu la mission de réaliser des images couleurs des édifices précédemment étudiés (dans la mesure du possible, du fait des multiples dénaturations et des destructions) ainsi que de photographier des édifices qui bien que non étudiés (dans les trois départements) méritaient d'être reproduits pour leur emploi de la brique dans le cadre de cette étude.

Cette étude a donné lieu à la publication d'un ouvrage Architectures de brique en Ile-de-France, 1850-1950, LE BAS Antoine, VIALLES jean-Bernard. Paris : Somogy, 2014. (Coll. Cahiers du patrimoine, 105). Voir dans la rubrique Liens Web - Documentation en bas de page

Aires d'études Ile-de-France

Annexes

  • Synthèse de l'étude : Les Architectures de brique en Ile-de-France en proche banlieue parisienne, 1850-1950

    La brique pour bâtir la banlieue :

    Après consultation de l’abondante documentation amassée sous forme matérielle (dossiers papiers) et immatérielle (dossiers numérisés des bases Mérimée et Palissy), le choix du sujet de l’étude résulte d’un triple constat dont l’évidence s’est imposée progressivement.

    Les trois départements de la Petite couronne parisienne couvrent une phase d’expansion de l’agglomération parisienne assez nettement circonscrite dans l’espace et dans le temps. Géographiquement, ces trois départements correspondent approximativement à l’ancien département de la Seine qui fonctionna comme une aire d’expansion d’une population – souvent ouvrière – incapable, pour des raisons diverses mais convergentes, de se loger à Paris. Cette première phase d’expansion démographique, timidement ouverte vers 1850, s’accélère après 1880 et va durer jusqu’aux années trente.

    Or cette vague d’urbanisation des anciennes communes rurales, transformées en autant de cités de banlieue, ne peut s’opérer que grâce à une industrialisation des systèmes constructifs rendue possible à la fois par une certaine mécanisation des chantiers mais aussi par l’emploi de matériaux de gros-œuvre produits massivement et à bas coût par une industrie briquetière implantée à proximité de la capitale, souvent dans ces communes mêmes.

    Cette phase d’industrialisation du bâtiment devra être considérée avec soin tant sous l’angle de la production industrielle des matériaux de construction que sous celui de l’évolution des formes architecturales qui en découlent. Au cours du XXe siècle, la densification de la proche banlieue va repousser plus loin de la périphérie les centres de production briquetière, tandis que l’évolution à la hausse du cours des matériaux réservera la brique à une architecture plus relevée, laissant la place à la meulière et aux produits cimentiers dans la construction ordinaire, notamment celle du logement populaire.

    Construire en brique, en région parisienne :

    Les effets sur la construction du remplacement de matériaux régionaux traditionnels (la pierre calcaire, le plâtre) par des produits industriels n’ont guère été précisément étudiés et évalués. Si cette étude permet de prendre en compte le changement d’échelle du volume bâti en un siècle grâce à une industrialisation du bâtiment, il s’avère aussi nécessaire d’appréhender le changement de culture qu’une telle substitution peut induire par l’introduction d’une brique qui est tout à la fois matériau respectable et produit de l’industrie, matière à gros-œuvre et élément de parement, voire de décor. C’est à cette mutation des esprits et des goûts que s’attellent de multiples organes de presse et des publications plus ou moins techniques (traités, recueils,…) qui familiarisent les maîtres d’œuvre avec un matériau dont la mise en œuvre pose des problèmes spécifiques.

    Une telle étude s’attache donc, d’abord, à explorer les multiples ressources des produits briquetiers, à travers leurs formes, et leurs emplois. Elle doit aussi explorer les divers modes de mise en œuvre et les techniques données en exemple par les publications, mais aussi réalisées et, à ce titre, repérables, sachant qu’il s’agit bien ici d’une technique et d’un savoir-faire qui relèvent autant , voire plus, des connaissances de l’ingénieur et du technicien du bâtiment, que de l’art de l’architecte. Cette mise en œuvre de la brique s’avère indissociable d’une certaine mise en forme dont les effets – d’appareils, de couleur, de relief,… -constituent un élément décoratif consubstantiel au matériau. Il faut aussi rappeler que les entreprises qui fabriquent tuiles et briques sont aussi celles qui créent et commercialisent les éléments de décor céramiques : carreaux, frises et fleurons de faïence, décors, carrelages et moulures de grès cérame, mosaïques diverses. Et comme la polychromie relève naturellement des ressources décoratives de l’architecture de brique, la construction céramique inclue volontiers des décors céramiques tant intérieurs qu’extérieurs dont les objets, les qualités, les effets et l’emploi seront ici évoqués.

    Pour une typologie fonctionnelle de l’architecture de brique :

    Malgré la lente conquête par la brique, au cours du XIXe siècle, des divers domaines du bâtiment, un examen attentif permet d’observer que l’architecture de pierre se maintient dans des emplois spécifiques au point parfois même d’en apparaître comme un marqueur typologique dans un dialogue des valeurs dont les matériaux sont porteurs. Dès lors que l’on s’interroge sur le domaine particulier de la construction de brique, la réponse varie d’une époque à une autre en fonction des besoins, de l’évolution des goûts, de celle des budgets et de celle des produits céramiques. Si l’emploi de la brique renvoie, dans les esprits, à l’architecture usinière ou à la construction de logements ouvriers, c’est parce qu’un tel emploi s’enracine dans l’histoire, plus ou moins connue, voire dans la mythologie de l’industrie et dans celle de la classe ouvrière.

    Une telle approche, pourtant, appelle de sérieuses corrections. D’abord, parce que nombre d’usines d’Ile-de-France ont fait appel à bien d’autres matériaux que la brique ; ensuite, parce que celle-ci a servi à bâtir beaucoup d’autres types d’édifices. Ainsi, dans le domaine de la construction publique, avant 1914, la brique se trouve aisément dans nombre d’ouvrages d’art (ponts, viaducs, réservoirs, …) mais surtout dans un certain nombre d’équipements édilitaires : mairies, écoles primaires, lycées, casernes, maisons de retraite, hôpitaux,… Après 1905, le diocèse de Paris hésite moins à ériger un certain nombre de chapelles de quartiers grâce aux économies qu’autorise ce matériau à une Eglise désormais désargentée.

    C’est, bien sûr, l’expansion immobilière qui, de 1860 à 1914, va absorber l’essentiel de la production briquetière régionale. Cette dernière fournit l’édification de nombreux immeubles comme la multitude pavillonnaire qui couvre alors nombre de cités de banlieue. Le succès de recueils tels que ceux de Rivoalen (La Brique moderne) comme de ceux de Bourniquel (Pour construire sa maison) témoignent de l’adéquation d’un matériau à son objet. Et si la brique jusque vers 1880, se dissimule souvent derrière un enduit, sa reconnaissance progressive dans la construction urbaine lui permet de se montrer au grand jour dans tous les secteurs du bâtiment. Une telle évolution suppose une évolution des goûts alors que le paysage urbain francilien arbore jusqu’alors la blancheur de parois enduites de plâtre.

    La conquête de la brique passe dans les années 1870-1880 par l’admission puis la reconnaissance et la valorisation de murs colorés, aux briques apparentes, rehaussés ici ou là de céramiques ornementales, agrémentés de boutiques ou d’enseignes également colorées. Cette introduction de la couleur dans la ville est activement soutenue par toute une presse professionnelle dans laquelle architectes, journalistes, ingénieurs ou industriels vantent et démontrent les ressources pittoresques d’une architecture céramique, avec force références régionales ou historiques.

    Mais, à mesure que la brique gagne en respectabilité et étend son domaine potentiel d’application, sa fabrication s’améliore et son coût s’accroît. Aussi, à la veille de la Grande guerre, ce matériau, jadis économique et méprisé, devient un produit de qualité mais coûteux, bientôt inaccessible à divers types de constructions comme celle d’usines et de logements populaires. Après guerre, l’arrivée sur le marché de nouveaux produits (briques silico-calcaires, briques perforées) prolonge l’emploi d’un matériau désormais menacé par la concurrence du ciment. Dans l’entre-deux-guerres, la brique connaît un statut assez paradoxal : alors que c’est désormais un produit coûteux, donc réservé à des constructions de prix, son image « populaire » lui vaut d’être associée à la construction publique dans les territoires où des élus déploient un certain « municipalisme social ». C’est l’époque où se multiplient les hôtels de ville, les groupes scolaires, les dispensaires, les crèches, les gymnases, les maisons de retraite,… jusqu’aux cités-jardins qui se parent d’une brique rose de qualité, savamment appareillée. Pourtant, un examen attentif révèle que, rarement, la brique est ici porteuse et que le gros-œuvre est très souvent formé de matériaux économiques. Une brique ainsi mise «en devanture» n’avait guère d’avenir ; et l’expansion de l’industrie cimentière et de ses produits (parpaings, brique de ciment, enduits divers) devait avoir raison d’une construction en brique à qui le succès de l’architecture «moderne» des années trente portera un coup fatal avec ses façades lisses et blanches.

    Variations stylistiques :

    Si, dans un premier temps, la construction de brique semble dictée par une contrainte économique et subie, très vite ce matériau fait l’objet d’une acculturation régionale que favorise un discours nourri d’illustres précédents historiques ou de pittoresques réalisations régionales. Ainsi l’architecture de brique va-t-elle jusqu’en 1914 s’inscrire dans une démarche d’abord référentielle jusqu’à ce qu’après guerre, des architectes créatifs entreprennent de concevoir une esthétique spécifique et autonome qui ne renvoie qu’à elle-même.Au début, les constructeurs revendiquent des références par souci de conférer des lettres de noblesse à un matériau trop économiquement et socialement connoté. A l’instar des recueils de modèles (P. Chabat, J. Lacroux,…), les architectes s’appuient sur l’éclat de références historiques (époque «Louis XIII», style «Troubadour») pour légitimer un matériau décrié ; toutes les époques, de l’Antiquité à l’époque moderne, sont ainsi convoquées et, par bonheur, la région Ile-de-France ne manque pas de réalisations prestigieuses susceptibles de fournir d’illustres modèles (Versailles, Saint-Germain, places Dauphine et des Vosges,…).

    Parallèlement au discours historique, le développement des pratiques du sport et de la villégiature invitent au dépaysement et à s’inspirer de répertoires extérieurs dont le pittoresque codifié nourrira le renouvellement de la construction francilienne. Ainsi le petit monde des sports hippiques aime à évoquer l’architecture d’une Normandie fantasmée, aux toits de chaume et pans de bois hourdés de brique, au prétexte qu’elle serait le berceau mythique du pur-sang français. Ce régionalisme fantaisiste suscite une architecture de haras (Jardy) et d’hippodromes (Saint-Cloud) aussi pittoresque qu’originale implantée aux portes de la capitale. Dans le même esprit, un certain nombre de clubs nautiques qui se réclament aussi d’une tradition britannique, multiplient les «boat-houses» aux allures de chalet de brique et de bois peint dont les couleurs, les toits saillants et les dispositifs techniques se reflètent dans les eaux de la Seine, la Marne ou l’Oise.

    A l’aube des années vingt émerge une construction publique à laquelle la brique apporte sa caution hygiénique : dispensaires (Bagnolet), hôpitaux, bains-douches, piscines (Pantin) se multiplient dans toutes les municipalités qui engagent alors une lutte contre les taudis et les ravages de la tuberculose tandis que la construction scolaire tente de répondre à l’expansion démographique de la banlieue.

    Dans les années trente, des architectes municipaux insufflent à la construction publique l’élan de la modernité et la rigueur d’un équipement collectif, dans le cadre d’un municipalisme social : l’exemple des réalisations viennoises, britanniques ou hollandaises est alors convoqué pour ériger des hôtels de ville (Cachan), des écoles (Vanves), des hôpitaux (Clichy) et des cités-jardins qui ancrent l’architecture de brique dans une modernité à la fois urbaine et régionale, tempérée par la tradition.

    Antoine Le Bas

Références documentaires

Bibliographie
  • GRANGER Albert. La céramique industrielle, chimie, technologie. Paris, Gauthier-Villars, 1929. 2 vol.

  • CHABAT Pierre, MONMORY Félix. La brique et la terre cuite, étude historique... Pierre Chabat, Félix Monmory, Paris : A. Morel, 1878-1881, 2 vol.

  • Catalogue modèle de l'entrepreneur, 1934-1935, 3e éd. Paris : Société de publication des catalogues modèles.

  • CENTRE TECHNIQUE DES TUILES ET BRIQUES. Tuiles et briques de terre cuite. Paris : Le Moniteur,1998. (Collection Memento technique).

  • FOY Julien. La céramique des constructions : briques, tuiles, carreaux, poteries, carrelages... Paris, Librairie générale de l'architecture et des travaux publics, 1883. VIII-264 p.-12 p. de pl. : ill.

  • PILLET Marc. Splendeur des sols français. Paris, Massin, 2002.

Périodiques
  • SAGERET. Annuaire du bâtiment et des travaux publics, 63e année, 1893.

  • Techniques et architecture, septembre-octobre 1943.

  • L'architecture d'aujourd'hui, juillet 1938.

  • A.M.C. Hors-série (2009) : Texture.

  • A.M.C. Hors-série (2007) : Terre cuite.

Liens web

(c) Région Ile-de-France - Inventaire général du patrimoine culturel - Le Bas Antoine
Antoine Le Bas

Conservateur du patrimoine, Région Île-de-France, service Patrimoines et Inventaire.


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